Lors des récents Jeux olympiques de Tokyo, le boxeur britannique Benjamin Whittaker a remporté une médaille d’argent dans la catégorie des poids mi-lourds. Évidemment, pour un grand nombre d’athlètes, un tel résultat représente la réalisation du rêve de toute une vie. Ainsi, il est normal de s’attendre à une réaction positive de sa part, par exemple de l’euphorie, de la fierté ou de la gratitude. Toutefois, lors de la cérémonie protocolaire de remise de médailles, Benjamin Whittaker a clairement affiché sa déception en refusant de mettre la médaille d’argent autour de son cou alors qu’il se tenait sur le podium, la tête basse et les yeux dans l’eau. De son point de vue, il n’a pas gagné la médaille d’argent, mais il a plutôt perdu la médaille d’or…

Il y a cinq ans, lors des Jeux olympiques de Rio de Janeiro, la nageuse chinoise Fu Yuanhui a conquis la planète. Après avoir terminé son épreuve, elle n’avait aucune idée qu’elle avait gagné la médaille de bronze. En effet, une journaliste lui a appris la bonne nouvelle quelques instants plus tard lors d’une entrevue télévisée. Sans contredit, Fu Yuanhui a manifesté, d’une manière fort touchante, de la surprise et de la joie. À ce sujet, je vous invite à visionner un extrait vidéo qui débute à partir de la première minute et 30 secondes :

 

À mon grand étonnement, ce phénomène semble fréquent. En 1995, selon une étude menée par Victoria Medvec et Thomas Gilovich de l’Université Cornell, en collaboration avec Scott Madey de l’Université de Toledo, les médaillés de bronze semblent plus heureux que les médaillés d’argent. En fait, les psychologues ont demandé à des étudiants d’évaluer les réactions émotives de ces deux groupes sur une échelle de un à dix (1 = accablement, 10 = extase) à la fin de la compétition et durant la cérémonie protocolaire de remise de médailles. Dans les deux cas, un plus grand niveau de satisfaction a été observé chez les médaillés de bronze. Fait à noter, l’année dernière, une étude publiée par les chercheurs Hedgcock, Luangrath et Webster a corroboré ce constat.

« Avec des si”, on mettrait Paris en bouteille » – proverbe populaire

D’après les chercheurs Kai Epstude et Neal J. Roese, l’être humain a tendance à s’imaginer des scénarios différents en lien avec des événements passés. Ce phénomène s’appelle la pensée contrefactuelle. Pour un sportif, cette dernière est généralement ascendante ou descendante. Par exemple, d’une part, un médaillé d’argent comparera la réalité avec une représentation mentale plus favorable (p. ex. : « si seulement j’avais…, j’aurais remporté la médaille d’or »). Il sera alors torturé par le fait qu’il a raté de peu la plus haute marche du podium (la pensée contrefactuelle ascendante). D’autre part, un médaillé de bronze se prêtera aussi à un jeu de comparaison entre les situations actuelle et hypothétique, mais il fera plutôt allusion à une possibilité moins souhaitable (p. ex. : « si je n’avais pas aussi bien fait, j’aurais terminé au quatrième rang »). En pensant ainsi, il est soulagé d’avoir remporté une médaille (la pensée contrefactuelle descendante).

Sans contredit, le concept de pensée contrefactuelle est très présent dans le domaine de l’investissement. Effectivement, nous évaluons régulièrement le rendement d’un placement en fonction de nos attentes et de nos perceptions, et ce, au détriment d’une analyse plus objective. Par conséquent, il est possible qu’un investisseur soit moins satisfait du résultat d’une transaction, bien qu’elle ait été plus profitable qu’une autre. Par exemple, même s’il a réalisé un profit substantiel sur une transaction, il aura des regrets advenant que le titre vendu continue sa poussée haussière (« si je l’avais conservé plus longtemps, j’aurais pu partir en voyage »). Toutefois, ce même investisseur sera heureux d’avoir fermé une autre position avec un bénéfice moindre dans l’éventualité où le titre vendu chute à la suite d’une mauvaise nouvelle (« si je ne l’avais pas vendu, j’aurais perdu énormément d’argent »).

Selon moi, il est essentiel de réfléchir davantage à la qualité de notre processus et de notre exécution lorsque vient le temps d’évaluer notre performance. En procédant ainsi, nous dépendons moins d’un aspect sur lequel nous n’avons aucune emprise (le résultat) et, par le fait même, nous sommes plus heureux à long terme. Voilà une philosophie qui vaut son pesant d’or!

Sources

Kai Epstude, Neal J. Roese. The Functional Theory of Counterfactual Theory. Personality and Social Psychology Review 12 (2), 168-192, 2008.

Michel Laprise. Le médaillé d’argent en boxe refuse de porter la médaille parce qu’il a honte d’avoir perdu l’or. Ballecourbe.ca, 4 août 2021.

Victoria Husted Medvec, Thomas Gilovich et Scott Madey. When Less is More: Counterfactual Thinking and Satisfaction Among Olympic Medalists. Journal of Personality and Social Psychology, 69(4): 603-10, 1995.

William Hedgcock, Andrea Luangrath et Raelyn Webster. Counterfactual thinking and facial expressions among Olympic medalists: A conceptual replication of Medvec, Madey, and Gilovich (1995) findings. Journal of Experimental Psychology, 2020.

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